Fiche de lecture : FRAU-MEIGS D., Socialisation des jeunes et éducation aux médias.

DFM

FRAU-MEIGS Divina, Socialisation des jeunes et éducation aux médias ; Du bon usage des contenus et comportements à risque. Erès, 2011.

Cet ouvrage de Divina Frau Meigs est un plaidoyer pour « une éducation aux médias fondée sur les droits de l’homme et dotée d’une perspective cognitiviste et humaniste ». A l’origine de son analyse, se trouve la notion de risque médiatique. Elle souligne en effet l’existence de contenus porteurs d’une remise en question des normes et valeurs acquises et nécessaires à l’« être ensemble ». Véritables symptômes, les paniques médiatiques provoquées par ces contenus constituent des tentatives de gestion sociale du risque. A « l’ère cybériste », l’omniprésence des médias, numériques notamment, donne naissance à un environnement médiatique qui nécessite la vigilance de chacun.

Dans son premier chapitre, D. Frau Meigs s’appuie sur le paradigme de la cognition sociale pour fixer le faisceau de concepts sur lesquels s’appuie ensuite son analyse des paniques médiatiques. J’ai donc cherché à comprendre ici ce qui fonde, pour Divina Frau Meigs, non seulement la nécessité sociale mais aussi l’impératif civique et éthique de l’éducation aux médias. Quelle fonction attribue-t-elle aux médias dans la société ? Comment explicite-t-elle les risques latents de la socialisation médiatique pour les individus et pour la société ?

Les médias, des artefacts cognitifs dépositaires de la mémoire du monde :

Dans une perspective cognitiviste, les médias sont des « prothèses à mémoire ». Conçus sur le modèle du cerveau, ils supportent  des « récits mnémotechniques » et diffusent des représentations porteuses de normes et de valeurs. Comme le cerveau, cette mémoire technique est sélective et, si certaines représentations perdurent, d’autres sont détournées, voire oubliées. La mémoire extériorisée ainsi constituée est une mémoire sociale qui s’ajoute à la mémoire génétique de l’espèce et à la mémoire biologique, limitée, de l’individu. Cette mémoire sociotechnique est cruciale, car elle permet aux individus d’accéder aux représentations conçues par les générations précédentes, de décrypter le monde et d’internaliser ainsi une culture située. Il est donc indispensable, pour D. Frau Meigs, d’être vigilants sur la nature des représentations véhiculées, car elles sont en partie responsables du renouvellement social et culturel. Cette vigilance doit se manifester par une critique assidue des médias tout autant que par une participation à leur élaboration.

La socialisation par les médias, une association d’usages et d’effets qui nécessite des compétences :

Le recours aux sciences cognitives pour expliquer le processus de socialisation met en lumière la manière dont le cerveau se constitue une « intelligence matricielle ». Par l’observation et l’imitation des autres, l’individu engrange un stock de représentations qu’il mobilise ensuite pour comprendre, interpréter et agir dans une situation donnée. Les émotions sont ici essentielles : elles fixent les représentations et tissent du lien social en jouant sur l’empathie pour développer le sens moral. Les médias, indispensables au processus de socialisation, sont adaptés aux besoins cognitifs des jeunes. Ils leur donnent la possibilité d’explorer, d’observer, d’expérimenter et les jeunes en font donc un usage croissant au fil des quatre âges de la jeunesse. Or, certains « récits médiatiques engageants » remettent en question les valeurs sociales acquises. Sans compétences cognitives, ces représentations peuvent générer une régression cognitive en reprogrammant en quelque sorte le cerveau qui ne répondra plus avec l’émotion adéquate. Il existe ainsi un risque médiatique dans la mesure où les jeunes, grands consommateurs de médias, et donc fréquemment exposés à des images de violence, sont très influençables car encore dans une période de construction de leurs compétences cognitives. C’est au bon développement de ces compétences, les « 7C », que l’éducation aux médias doit contribuer, selon D. Frau Meigs, afin que chacun soit en mesure de coconstruire, en société, les représentations constitutives de la mémoire sociale.

Dans ce chapitre dense, D. Frau Meigs plaide donc pour une meilleure prise en compte de l’environnement médiatique. Plutôt qu’une approche par les effets ou par les usages, l’auteure articule son raisonnement autour du concept de « socialisation » qui met l’accent sur les interactions. Ce faisant, elle replace les médias au cœur d’un système social dynamique. Pour D. Frau Meigs, l’éducation aux médias représente, à l’ère cybériste, un double enjeu. Un enjeu individuel d’abord puisqu’elle considère les compétences cognitives comme un droit humain de base pour bien s’insérer dans la société. Un enjeu sociétal ensuite car notre société à venir, ses valeurs éthiques et morales, dépendent des compétences médiatiques de chaque individu. L’approche cognitiviste apporte donc ici une réelle vue d’ensemble des enjeux de la réception des messages médiatiques, en incitant chacun à comprendre et à assumer leurs effets pour être force de proposition.

Il est frappant de constater une certaine proximité de pensée entre D. Frau Meigs et les philosophes de la technique sur la nécessité de penser la coévolution homme/technique. On pense ici notamment aux analyses de Bernard Stiegler sur l’évolution de nos rapports aux supports de mémoire. L’approche de B. Stiegler, plus alarmiste, met encore davantage l’accent sur les effets des médias numériques : industries, dit-il, de contrôle dont la consommation mène à une grave crise de l’attention et à une dramatique désindividuation. L’approche sociologique de D. Frau Meigs apporte des réponses en suggérant l’implication de tous les acteurs pour une maîtrise des médias, depuis la société civile jusqu’aux gouvernements en passant par les professionnels eux-mêmes.

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