Mon petit manifeste pour l’EMI

Quelle est votre conception de l’éducation aux médias ? M. Barbey nous proposait de répondre à cette question dans le cadre de son cours d' »Evaluation des contenus et des projets ». Pour point de départ de notre réflexion, cette citation de Laurent Gervereau :

« Voilà le temps des programmes, des promesses, mais aussi celui de la réflexion. Alors, est-il encore admissible que nos candidats ne se soient pas rendu compte du basculement de civilisation en cours ? Aujourd’hui, sur le même écran, pour un enfant, un homme préhistorique est aussi actuel que Georges Bush. Jamais, depuis l’aube de l’humanité, nous n’avions subi un tel bombardement indifférencié d’images, un tel cumul, mêlant les époques, les civilisations, les supports. Cela pose évidemment des questions pour l’éducation des jeunes, pour le développement de la recherche et pour l’éclairage du citoyen. »

Laurent Gervereau, Apprendre à voir, un impératif démocratique, 2007.

Je livre donc ici mon petit manifeste pour une Education aux Medias ET à l’Information (EMI) :

radio

T.S.F. sur un toit – Press photo, Agence Rol. Source : Gallica – Domaine public.

Dans cette citation, extraite d’une pétition diffusée pendant les élections présidentielles de 2007, Laurent Gervereau appelle à une prise de conscience du « basculement de civilisation en cours ». Ce changement de civilisation s’incarne notamment dans le passage d’une société du papier et du texte à une société de l’écran et de l’image. L’explosion informationnelle et le « bombardement indifférencié d’images », qui innervent et saturent désormais cette société dite « de l’information », transforment notre rapport au monde et questionnent notre modèle éducatif.

Comment, donc, l’avènement de cette « ère cybériste «  [1]  génère-t-il un impératif d’éducation non seulement aux médias mais aussi à l’information (EMI) ?

Plusieurs bouleversements nés de l’ère cybériste et questionnent l’éducation. Pour relever les défis de cette « nouvelle modernité » (Ulrich Beck), une éducation aux médias et à l’information s’impose.

Un « basculement de civilisation », quels nouveaux défis éducatifs ?

Pour comprendre les enjeux de l’EMI, il est nécessaire de souligner un certain nombre de caractéristiques de l’ère cybériste. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut mentionner quelques éléments de cette société de l’information. D’abord, on constate que le numérique impacte désormais toutes les activités : sociales, professionnelles, économiques, culturelles… Par ailleurs, le numérique est devenu le méta-média. Par un processus de convergence il abrite désormais l’écrit, l’audio et la vidéo. Cette dynamique conduit à un phénomène d’hybridation qui nous permet par exemple, de regarder en ligne nos émissions de radio. L’avènement du web 2.0 et de sa myriade de services permet ensuite une interactivité accrue entre des internautes du monde entier. Ils ne sont plus seulement ceux qui consomment les images, mais aussi ceux qui les échangent, les promeuvent, les produisent. Pratiques de partages, de mixages et de productions qui conduisent au phénomène d’ « infobésité » (Joël de Rosnay) et de décontextualisation dénoncé par L. Gervereau. Enfin, le savoir, en constante ré-élaboration, est accessible à tous via internet, l’école n’en a plus le monopole.

Ce changement d’ère redessine les contours des finalités traditionnelles de l’éducation[2], rendant leur mise en œuvre urgente. L’éducation répond d’abord à un objectif d’épanouissement de l’individu. Tardivement reconnue, cette finalité défendue par les tenants des pédagogies nouvelles, est essentielle dans un monde complexe, en transformation perpétuelle, générateur de craintes et d’angoisses. La visée culturelle de l’éducation, qui consiste à aider les individus à comprendre leur culture, mais aussi celles des autres, est aujourd’hui cruciale. Dans notre société globalisée de nombreux conflits contemporains découlent de notre incapacité à comprendre et dialoguer avec les autres cultures. Les enjeux économiques de l’éducation concentrent de nombreux débats. Désormais, il faut préparer les individus à une économie mondiale qui exige de ses acteurs la maîtrise des technologies de l’information et de la communication, et des niveaux de plus en plus élevés d’innovation et de créativité. Enfin, on peut souligner un paradoxe concernant la finalité sociale de l’éducation. Alors qu’il existe une offre exponentielle de services numériques facilitant l’engagement, on assiste aujourd’hui à un désengagement social et politique, perceptible à chaque élection.

Comment l’éducation aux médias et à l’information (EMI) peut-elle contribuer à répondre à ces défis ?

Le propos n’est pas ici de prétendre que l’EMI est la panacée pour relever tous les défis du monde contemporain, mais force est de constater qu’elle est en mesure d’apporter des réponses, à condition de prendre en compte toutes ses dimensions.

D’abord, L’EMI doit avoir une dimension « protectiviste ». Un jeune est en effet « exposé à environ 1500 épisodes de violence par an » [3]. Il est nécessaire de tenir compte des contenus et comportements à risques véhiculés par les médias. Offrir aux élèves la possibilité de critiquer ces contenus, de les mettre à distance pour mieux s’en défaire est indispensable. L’EMI comporte aussi nécessairement une dimension patrimoniale. Par la fréquentation de contenus culturels variés, elle permet aux jeunes de se les approprier, puis de les recycler et de les diffuser. Cette approche permet de  questionner et de prendre du recul sur sa propre culture et celle des autres. Ensuite, au cœur de l’EMI, il y a l’enjeu de la translittératie, c’est-à-dire de l’alphabétisation des individus. Dans une société innervée par le numérique, la transformation des supports du savoir induit de nouvelles compétences de base[4] : lire, écrire et compter ne suffisent plus, il faut aussi savoir chercher, trier, échanger, créer. Pour une bonne insertion sociale et professionnelle il est donc nécessaire d’éduquer à l’information en même temps qu’aux médias. Par translittératie, on entend donc les compétences liées aux littératies numériques (code), médiatiques (actualités), et informationnelles (le document). Enfin, l’EMI peut se concevoir comme une « initiation à la démocratie »[5].  Elle doit en effet permettre aux élèves de débattre entre eux, de développer une attitude participative en créant leurs propres contenus. L’objectif étant bien sûr de former à l’engagement réfléchi de futurs citoyens actifs.

Pour répondre à ces enjeux, l’EMI nécessite la mise en œuvre de pédagogies adaptées. D’abord, pour rendre l’élève actif, il faut l’engager dans une démarche de projet qui doit finaliser ses apprentissages et prendre en compte ses usages. Cette démarche implique un travail d’équipe des enseignants. Il existe différents cadres à investir pour mettre en place ces projets : l’histoire des arts, l’accompagnement personnalisé, les ateliers. Par ailleurs, un des enjeux de l’EMI est de reconnecter pratiques scolaires et pratiques sociales des élèves. Il faut mettre en place les conditions de cette continuité. Les initiatives qui se développent dans le domaine de la pédagogie inversée et des classes virtuelles peuvent être une réponse pour créer du lien entre le temps scolaire et le temps en dehors de l’école.

Ainsi, à l’ère cybériste, la « logiciarisation des hommes et des activités » (André Gorz), l’explosion informationnelle, la prédominance de la culture visuelle, questionnent l’éducation. Si l’EMI n’a pas vocation à résoudre tous les problèmes contemporains, elle doit y contribuer. En France, l’institution fournit un effort réel pour promouvoir cette éducation, par le biais notamment du CLEMI. De nombreuses initiatives individuelles se développent et sont désormais soutenues. Cependant, ces initiatives relèvent de la liberté pédagogique des enseignants et il serait nécessaire de travailler à la généralisation de ces pratiques. La création d’une discipline transversale et spécifique, au sein de l’enseignement secondaire, pourrait être une solution.

[1] FRAU MEIGS Divina, La radicalité de la culture de l’information à l’ère cybériste, In E-dossier de l’audiovisuel : L’éducation aux cultures de l’information, INA expert, mis en ligne en janvier 2012. Consulté le 10/12/2014. Disponible sur : http://www.ina-expert.com/e-dossier-de-l-audiovisuel-l-education-aux-cultures-de-l-information/la-radicalite-de-la-culture-de-l-information-a-l-ere-cyberiste.html

[2] SIR ROBINSON Ken, 10 mots pour la créativité, entretien avec François Taddéi. 2013. Consulté le 14/12/2014. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=2VmarVRbq00

[3] FRAU MEIGS Divina, Socialisation des jeunes et éducation aux médias, Du bon usage des comportements à risque, Eres, 2011.

[4] STIEGLER Bernard, KABOUCHNER Denis, MEIRIEU Philippe, L’école, le numérique et la société qui vient. Mille et une nuits, 2012.

[5] GONNET Jacques, Education aux médias, Les controverses fécondes. Hachette éducation, 2001.

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