La mise en scène verbale du Petit Journal de Canal +

Je poursuis mon analyse du Petit Journal de Canal + dans le cadre du cours « Dispositifs et langages » de Mme Chambat-Houillon. Un deuxième travail nous invitait en effet à examiner la mise en scène verbale en fonction du dispositif spatial et des identités des locuteurs. Pour scruter les émissions disponibles en replay, je me suis associée avec une autre étudiante du Master AIGEME, Virginie. De RDV Skype en brouillons sur Framapad, nous sommes finalement parvenues à tirer le portrait de cette émission. Je livre ici le résultat de ce travail collaboratif.

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Incarnation française de « l’infotainment », Le Petit Journal (P.J.) est une émission de plateau d’un peu plus de trente minutes, programmée sur Canal + en prime time, de 20h10 à 20h50 et enregistrée en public quelques minutes avant. L’analyse de la macrostructure met en lumière une fragmentation de l’émission en rubriques récurrentes qu’on peut regrouper au sein de quatre grands dispositifs, en fonction des protagonistes impliqués. Le premier dispositif met en scène le présentateur, Y.Barthès, seul, face à de multiples séquences d’actualités politiques, culturelles ou internationales, qu’il commente sur un ton satirique. Le deuxième dispositif introduit, en duplex ou sur le plateau, un autre membre de l’équipe du P.J. : M. Weil, l’ « envoyé spécial » ou H. Clément, « sur place ». Dans un troisième dispositif, une personnalité scientifique, politique, culturelle ou médiatique est invitée sur le plateau. Enfin, l’émission se termine toujours par la diffusion de deux sketchs tournés par deux couples d’acteurs : « Eric et Quentin » et « Catherine et Liliane ». A travers l’analyse de la mise en scène verbale de cette galerie de protagonistes, nous montrerons ici la grande rigidité de ce talk show qui pour parvenir à concilier information et divertissement, ne laisse aucune place à l’improvisation. Dans cette perspective, nous montrerons tout d’abord l’omniprésence de la figure de Y.Barthès, véritable chef d’orchestre de l’émission. Nous nous intéresserons ensuite aux rôles dévolus aux membres de l’équipe du P. J., journalistes, techniciens et acteurs. Enfin, nous analyserons la place des protagonistes extérieurs incarnés à la fois par les invités et par le public (in situ et téléspectateurs).

Le protagoniste principal : entre présentateur de JT et clown de talk show :

L’identité sociale de Barthès est multiple car il est à la fois producteur et présentateur de l’émission. Y. Barthès est en effet propriétaire, avec L. Bon, de la société de production privée Bangumi qui crée le P.J. Il est donc le patron de tous les protagonistes salariés de l’émission et conserve ainsi une certaine autonomie vis-à-vis de Canal+ qui n’est qu’un partenaire « client». Il se positionne donc en tant qu’énonciateur et locuteur du discours produit, ce qui renforce sa position centrale.

Maître de cérémonie de l’émission, chef d’orchestre du « Barthès show », il est constamment présent sur le plateau. Le nombre de ses prises de parole et les niveaux de ses temps de parole sont très supérieurs à ceux de tous les autres protagonistes de l’émission. Son identité médiatique change selon le dispositif de la rubrique. Il est informateur quand il commente les actualités. Il guide ainsi le téléspectateur dans le «décryptage» des médias et des stratégies de communication des politiques. Il est intervieweur au cours des entretiens avec ses invités ou ses journalistes et il revêt alors une fonction d’alter ego du spectateur. Quelque soit son statut, c’est toujours lui qui régule et distribue la parole sur le plateau. Ses stratégies discursives sont de deux ordres. Pendant ses monologues, il commente ironiquement les images diffusées, souvent des archives d’actualité d’autres médias. L’alternance au montage, de très courtes séquences montrant le plateau puis les images, rythme ce monologue et tend à en faire un dialogue artificiel avec les personnages impliqués. La parole du présentateur structure ces images : ce sont ses commentaires qui transforment le sens des images diffusées. Ainsi dans la rubrique « l’instant président » du 09/05 il met l’accent sur le comique de répétition en pointant les éléments de langage du discours du Président de la République (« Alors expliquez-moi », « de bon matin », « ça va mieux »). Y. Barthès est dans le registre de la satire, employant un langage courant, parfois familier. Son attitude est résolument souriante et goguenarde. Il recherche ainsi une proximité avec le téléspectateur considéré, par de multiples adresses verbales directes, comme protagoniste à part entière. Pendant les interviews la stratégie discursive est tout autre. Y. Barthès n’est plus impertinent, il recherche la complicité avec ses invités. Son ton est consensuel voire confraternel. Son échange avec J.-L. Debré le 25/04 tourne ainsi essentiellement autour d’anecdotes : un excès de vitesse médiatisé et un repas « encanaillé » avec le couple Chirac.  Au cours de cette séquence, le téléspectateur n’est plus un interlocuteur verbalement, il reste toutefois essentiel par le nombre de regards-caméra.

La scénographie est tout entière au service de cette figure dominante. Son temps de présence à l’image est légèrement inférieur à son temps de parole car le P.J. fait la part belle à la synchronie thématique. L’analyse du cadrage révèle cependant la position centrale de Y.Barthès et une recherche permanente de proximité avec le téléspectateur. On relève ainsi une majorité de plans rapprochés taille ou épaule. Des effets de cadrage en contre-plongée viennent régulièrement souligner ses apartés adressés directement au spectateur. La distance recherchée est celle de la conversation avec un proche. L’œil du petit journal, présent dans le générique de l’émission, s’incarne ensuite dans la figure de Y. Barthès. Les séquences d’interviews sont filmées du point de vue du présentateur dont l’axe de vision reste inscrit dans la scène avec un dos, une épaule ou une main. Le cadre situationnel est montré par des plans larges en plongée qui permettent de situer le présentateur, au centre du studio, entre deux espaces de gradins très proches de la table centrale, derrière laquelle il trône. Cette table est l’accessoire clef de Y.Barthès. Elle lui permet de passer du rôle de présentateur de J.T. en position frontale, à celui d’intervieweur face à son invité. Par ailleurs, elle est conçue pour abriter les accessoires variés (drapeaux, petits écriteaux…) qui ponctuent le discours du présentateur de talk show.

L’analyse de la mise en scène, verbale et visuelle de Y. Barthès met clairement en évidence la centralité de cette figure qui incarne à elle seule l’orientation de l’émission : à mi chemin entre présentateur de JT et clown de talk show.

La grande famille du P.J. : journalistes, humoristes et techniciens :

Parmi les journalistes qui jouent un rôle secondaire dans le P.J., M.Weill intervient régulièrement en tant qu’envoyé spécial de l’émission. Cette identité sociale est rappelée par Y. Barthès à chacune de ses interventions. Il intervient essentiellement à distance, au travers de reportages sur le terrain et de duplex avec le studio parisien. Il est sollicité en tant que témoin. Son ton est informatif et il reste dans le registre du journalisme traditionnel. Au cours de ses reportages, il assume un statut de candide : ses questions sont naïves et orientées autour d’un message central. C’est le cas notamment dans le reportage de l’émission du 09/05 consacré au thème de la censure des médias en Iraq. Une équipe de journalistes réfugiée en Jordanie est ainsi interrogée sur son travail : « Pourquoi diffusez-vous en Iraq depuis la Jordanie ? Où travaillez-vous précisément ? Est-ce que ce n’est pas bizarre d’être populaire dans son pays sans pouvoir y travailler ? (…) ». La mise en scène visuelle contribue à donner à M. Weill un rôle de témoin oculaire. Il est ainsi présent sur toutes les images de reportage par un jeu de cadrage qui inclut son visage, son dos ou son micro. Les récits sont ainsi personnifiés et le téléspectateur peut s’identifier à ce jeune journaliste. Quand il intervient sur le plateau, M. Weill se positionne en témoin expert qui est en mesure de répondre aux questions de Y.Barthès, car il a vu et enquêté sur place. La relation entre le présentateur et les journalistes secondaires se situe en outre dans un registre franchement amical. Le tutoiement est de rigueur « Bonjour Martin, comment vas-tu ? – Bien, et toi ? ». Ce procédé donne le sentiment que les membres du P. J. sont une bande d’amis qui offrent au spectateur leur regard curieux et amusé sur le monde. La mise en scène sur le plateau joue aussi sur cette intimité entre les protagonistes. Y.Barthès et M.Weill sont assis de part et d’autre d’un pan étroit de la table centrale et discutent, comme au café, autour d’un verre d’eau, des voyages de M.Weill. Au total l’envoyé spécial est présent 12 minutes le 09/05, plateau et reportage confondus, ce qui lui confère un rôle important dans une émission de 32 minutes, aux multiples et courtes séquences.

Les acteurs et les humoristes du P.J. constituent le deuxième groupe de protagonistes récurrents. Deux duos d’acteurs livrent ainsi, en fin d’émission, des sketchs en lien direct avec les thématiques du jour : « Eric et Quentin » et « Catherine et Liliane ». Les personnages incarnés par ces duos d’acteurs sont très révélateurs de la volonté de jouer sur la frontière entre J.T. et talk show. Eric et Quentin singent très souvent des journalistes d’autres rédactions (Libération, Le Figaro, Valeurs actuelles), tandis que Catherine et Liliane incarnent des secrétaires travestis, et parodient le rituel de la revue de presse people. Ces duos sont essentiellement filmés dans l’open space des bureaux du P.J. Les journalistes qui travaillent à la réalisation de l’émission, et Y.Barthès lui-même, sont d’ailleurs fréquemment impliqués dans ces scénettes. Ce procédé donne au spectateur le sentiment de connaître l’envers du décor du P.J.. Une diffusion sur le plateau permet d’inviter le public à se manifester par des rires, des applaudissements, des sifflets, qui sont enregistrés en fond sonore. Ces humoristes restent en moyenne une dizaine de minutes à l’écran, donc presque autant que les « vrais journalistes » de l’émission.

Enfin, il faut noter que l’équipe de réalisation et de production présente sur le plateau fait partie intégrante des protagonistes de l’émission. De nombreux plans larges du studio montrent en effet les cadreurs et les caméras. Y. Barthès n’hésite pas à interpeler l’assistante de plateau, Martha, qui lui répond par gestes. Cette mise en abîme de l’émission, ce « making of » permanent guide le regard du spectateur vers les coulisses et renforce ainsi l’effet de transparence voulu pour cette émission de décryptage.

On retrouve dans la mise en scène verbale et visuelle de l’équipe du P.J. cette partition entre une émission qui se présente comme un J.T. (journalistes) de décryptage (jeu sur les coulisses) humoristique (acteurs). L’analyse révèle aussi une grande originalité et liberté dans la mise en scène de l’équipe de l’émission qui joue avec les codes du J.T. et les déconstruit. Cette liberté ne se retrouve pas dans l’analyse de la place laissée aux protagonistes extérieurs.

Les rôles assignés aux invités et au public :

La mise en scène du P.J. a un effet assez contraignant sur les protagonistes extérieurs. Leurs stratégies discursives ont peu d’espace pour se développer. Elles restent globalement en conformité avec les identités médiatiques assignées et les identités sociales prédéfinies par les réalisateurs de l’émission.

Le temps de l’entretien avec un invité constitue une situation dialogale très révélatrice. Dans la première séquence dialogale de l’émission du 09/05, l’invité du jour est un groupe de musique jordanien. Au delà de leur identité socio-professionnelle de musiciens de groupe de rock, les invités sont présents sur le plateau essentiellement pour leur identité géo-culturelle qui leur confère un statut médiatique particulier : celui de victimes de la censure et d’artistes engagés. Ces invités sont là pour incarner la résistance à la censure, les privations de liberté d’expression et d’opinion dans les pays arabes (sujet du reportage du jour de M. Weil). Le bandeau de présentation titre les invités : « Mashrou Leila, le groupe de rock interdit en Jordanie » et toutes les questions tourneront autour de ce thème, jamais autour de leur qualité musicale. L’équipe du P.J. soutient le groupe face à cette censure et profite ainsi du capital sympathie généré par leur statut de victimes auprès du public. Y.Barthès lance un chaleureux et appuyé « bienvenus ici », il présente les membres du groupe par leurs prénoms. Le chanteur tente de se dégager de cette identité assignée et qualifie de vision « simpliste » l’étiquette de « porte-parole de la jeunesse moderne des pays arabes » que Y.Barthès lui propose. Ce dernier ne réagit pas à cette contradiction et enchaîne les questions prévues comme si de rien n’était.

Dans la deuxième émission étudiée, la carrière dense de l’invité, J.L. Debré, est éludée. Elle est pourtant émaillée de faits marquants et sujets à polémiques auxquels Y.Barthès ne fait aucune allusion. Quand l’invité déclare « craindre le pire », il est immédiatement rassuré. L’entretien met en scène une bonne entente entre les deux hommes qui partagent quelques fous rires. Le présentateur tronque les identités possibles. L’entretien est complaisant, convergent, « people », fluide et sans accroc. Il n’y aura pas eu de révélation comme promis en introduction. Dans la mise en scène visuelle, la modularité du plateau change. Au moment de l’entretien, la lumière se tamise, le public est en arrière-plan immobile et concentré, les plans sont rapprochés. La configuration est de type « studio café ou studio salon » et induit une sociabilité des échanges, une intimité de la parole, une liberté de ton. Or les entretiens se limitent à des enchaînements de questions à caractère informatif ou humoristique, préparées en amont, sans analyse, ni approfondissement, quelles que soient les réponses des invités.

Autre protagoniste extérieur, le public in situ reste au service de la scénarisation. Sur le plateau, le public est réparti de part et d’autres du présentateur sur la scène. Il n’y a donc pas de rupture entre l’espace du spectacle et l’espace spectatoriel. Au contraire, le P.J. joue sur la proximité entre le public et le présentateur. Par ailleurs, l’espace scénique effectif du public est composé de gradins qui font référence au théâtre mais aussi au tribunal. Cette mise en scène donne à imaginer au spectateur que son rôle de protagoniste est un rôle actif, participant, similaire à celui des jurés qui examinent les politiques, les personnalités, les médias. La moyenne d’âge de ce public est de 25 à 30 ans. Les premiers rangs sont « les bons clients » : jeunes, beaux, souriants ou concentrés pendant l’interview. De façon évidente, ils sont placés là par la réalisation de l’émission. Le public intervient par des rires, des sifflets, des applaudissements qui soulignent l’aspect talk show. L’émission n’est pas en direct mais enregistrée peu de temps avant l’horaire officiel, ce qui permet de réaliser un travail de post-production (son/image), de refaire des prises si besoin : les effets sonores « public » sont peut-être renforcés. Pendant l’interview, le public est plus silencieux et revêt un rôle plus visuel en restant présent en arrière-plan des protagonistes. Il se manifeste donc essentiellement en tant que public. Ce n’est pas un public participant sur le plateau, même si souvent, il est pris à partie par le présentateur. Il joue le rôle de « miroir » pour le téléspectateur qui est sensé se reconnaître et adopter les mêmes attitudes (sourires, rires, concentrations).

La soigneuse mise en scène de l’émission cantonne donc le public au rôle de spectateur que la production lui a imaginé. Comme les invités, le public possède peu de liberté. La spontanéité et l’improvisation ne sont pas permises.

Au terme de cette analyse, on a donc identifié trois groupes de protagonistes. L’équipe du P.J. joue un rôle de personnage secondaire emblématique de l’émission. Cette équipe est d’abord composée de journalistes qui rapportent de la matière du terrain. Ils construisent un discours journalistique garant de la finalité informative de l’émission (rappelons qu’elle a déjà souffert du non renouvellement de certaines cartes de presse). Plus en accord avec la légèreté de ton générale, les humoristes du P.J. s’amusent de l’actualité et parodient des journalistes. Le P.J. s’attache en outre à mettre en scène ses coulisses à différents moments de l’émission, comme pour jouer la carte de la transparence. La rigueur de cette mise en scène millimétrée laisse peu de liberté aux protagonistes extérieurs. Les invités et le public subissent le rythme de l’émission qui s’inscrit finalement dans le registre du talk show très scénarisé. Le présentateur apparaît comme le personnage central, chef d’orchestre de l’émission sur le plateau et en coulisse. Il s’est composé un personnage bonhomme et goguenard, qui s’amuse des codes traditionnels du présentateur de J.T. Portant l’émission de bout en bout, il nous parait impossible d’envisager un changement de statut le concernant. L’émission s’arrête sous cette forme en juin car Y. Barthès met fin à sa collaboration avec Canal+. La chaîne annonce pourtant que le Petit Journal continuera à la rentrée. On peut se demander si l’émission survivra à la disparition de sa figure emblématique.

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